Marcel Corbaz

Voulez-vous (re)découvrir quelques épisodes du parcours sinueux de la VPT romande, qui part des conquêtes des Trente glorieuses pour aboutir à la lutte pour le maintien des acquis sociaux et des petits trains? Alors en voiture s'il vous plaît! Pierre Monod, alias Peppone, vous accompagne.

Peppone tend un piège à Don Camillo

Le 3 novembre 1979 a eu lieu à Neuchâtel la traditionnelle landsgemeinde (dans le jargon VPT, la landsgemeinde est l'assemblée qui a lieu chaque automne et qui rassemble les membres des sections romandes de la VPT). Quelque 350 membres ont participé à cette landsgemeinde mise sur pied par la section TN (Transports publics du littoral neuchâtelois) qui fêtait cette année-là son 75e anniversaire. Pierre Monod monte à la tribune. Il rappelle à Marcel Corbaz, député popiste au Grand Conseil vaudois, membre de la section TL et du comité central VPT, le pari fait par ce dernier lors de la précédente assemblée des sections romandes de la VPT, qui avait eu lieu en 1978 à Echallens. Marcel Corbaz y avait déclaré qu'il ne croyait pas au succès de la revendication de l'Union fédérative concernant l'octroi d'une semaine supplémentaire de vacances. Et il avait aussitôt ajouté: "si cela devait arriver, je me ferai curé!" Une phrase qui n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd. Pierre Monod, déjà célèbre sous le pseudonyme de Peppone, et éternel contradicteur de Marcel Corbaz, a rappelé que le droit à une semaine supplémentaire de vacances, promis par l'Union fédérative pour le personnel des transports publics, allait bel et bien entrer en vigueur. Marcel Corbaz avait perdu son pari. A Neuchâtel, Peppone avait eu soin d'apporter une soutane et la barrette tricorne, ce chapeau qui caractérise le personnage de Don Camillo au cinéma. Vêtu en curé, Marcel Corbaz est monté à la tribune et a récité cette prière écrite pour la circonstance en collaboration avec son fils Pierre Corbaz, également membre de la VPT.

Prière du cheminot

Mes chers enfants de la VPT/SEV
Monsieur le Conseiller qui êtes à Berne
Que Votre nom soit rappelé
Que Votre volonté soit faite à l'OFT comme au Parlement
Donnez-nous à l'avenir les transports qui nous reviennent
Pardonnez-nous nos déficits comme nous pardonnons aux routiers de voler notre tonnage
Ne laissez pas Vos sous-fifres prendre des décisions malheureuses, mais délivrez-les de leurs œillères
Car c'est à Vous qu'appartiennent, le temps d'une législature, la responsabilité et le devoir de faire de notre réseau ferré un véritable service public.
Amen !

Empoignades verbales

Vingt-cinq ans plus tard, Pierre Monod se souvient avec un sourire en coin de cet épisode et des joutes verbales qui ont animé la vie de la VPT romande. " Pendant de nombreuses années, Marcel Corbaz, membre du Parti du travail, Robert Kohli, employé des TPG, membre du comité central de la VPT, et également affilié au Parti du travail, et moi, socialiste, nous avons eu de célèbres crochées durant les landsgemeinde. " Il suffit de lire les comptes-rendus de ces landsgemeinde parus dans Le Cheminot pour s'apercevoir que ce trio avait de la peine à la boucler. Une des plus célèbres " crochées " a eu lieu en 1972, lors de l'assemblée d'automne qui s'est déroulée à Lausanne. Marcel Corbaz et Robert Kohli sont intervenus pour défendre l'initiative populaire du Parti du travail concernant le financement de l'AVS, alors que Pierre Monod a défendu à la tribune le contreprojet du Parlement. Le Cheminot mentionne que la discussion entre les trois impénitents bavards "a dû être abrégée par manque de temps"… A l'instar de Peppone et Don Camillo, le couple Pierre Monod et Marcel Corbaz était un brin complice, malgré les empoignades publiques. Pierre Monod a gardé une profonde estime pour son collègue prématurément décédé en 1988.

La fin des Trente glorieuses

Deux interventions de Marcel Corbaz lors des landsgemeinde illustrent de manière saisissante la fin des Trente glorieuses et le début des cycles des années de la récession. En 1971, lors de l'assemblée des sections romandes de la VPT, Marcel Corbaz regrette que "tous les salariés ne profitent pas comme ils l'auraient dû de la prospérité". En 1974, ce même Corbaz s'élève "contre la psychose de la crise économique que l'on est en train de développer chez nous afin de freiner les revendication des travailleurs". Le premier choc pétrolier, précisément survenu en 1974, a passé par là et a marqué la fin des Trente glorieuses, ce boom économique et de développement social qui a marqué l'Europe occidentale après la Deuxième Guerre mondiale. Comme l'a relevé Marcel Corbaz, les travailleurs ont été les premiers à faire les frais de ce ralentissement économique qui a suivi les années de vaches grasses.

L'irruption du chômage

Les effets négatifs de la récession vont rapidement se faire sentir. L'assemblée des sections VPT romandes qui a eu lieu le 8 novembre 1975 à Sainte-Croix fait état du climat morose de l'époque. La résolution "manifeste sa solidarité à l'égard des travailleurs touchés par la récession économique, et salue le projet fédéral d'une assurance chômage obligatoire pour tous les travailleurs. En attendant, elle invite tous les cheminots privés à adhérer à la caisse de chômage de la FTMH, avec laquelle le SEV a conclu une convention". Marcel Corbaz, encore lui, constate que la crise permet aux fonctions publiques d'être "à nouveau jalousées et que ceux qui en sont investis deviennent des têtes de Turcs comme c'est souvent le cas en temps de récession".

Un serpent de mer nommé CCT nationale

Durant cette même assemblée, Pierre Monod demande au SEV de "secouer le cocotier" de l'Union suisse des transports pour la mise sur pied d'un contrat collectif. Le cocotier a été maintes fois secoué. Trente ans plus tard, cette CCT se fait toujours attendre.

Alberto Cherubini

 

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Quelques interventions de Peppone & Cie

Durant le deuxième demi-siècle d'existence de la VPT, les collègues romands se sont fait remarquer par des interventions pertinentes. Ci-dessous quelques extraits des comptes rendus des assemblées nationales des délégués VPT et des assemblées d'automne des sections romandes (landsgemeinde), parus dans Le Cheminot, puis travail & transport. On constatera, évidemment, que Peppone était souvent de la partie.

Ces propos de syndicalistes cheminots mettent en évidence la trajectoire qui a traversé les Trente glorieuses et pénétré dans les années du ralentissement économique et de la globalisation.

1954 - Assemblées des sections romandes à Saint-Cergue. Les salaires des roulants vont de 432 fr. (tramways de Martigny) à 780 fr. (Yverdon - Sainte-Croix).

1955 - Assemblée des délégués. La sous-fédération du personnel des chemins de fer privés et des compagnies de bateaux à vapeur (VPD) change de nom et s'appelle désormais la sous-fédération du personnel des entreprises privées de transport (VPT).

1960 - Assemblée des sections romandes à Genève. Fernand Pahud, TPG, membre du comité central VPT, pose le problème du surarmement en citant " les sommes monstres qui sont englouties chaque année pour l'achat de matériel et plaint les secrétaires syndicaux qui doivent se battre autour d'une somme dérisoire de 9 millions en faveur des chemins de fer secondaires, pendant que le Département militaire jongle avec les centaines de milliards".

1961 - Assemblée des sections romandes à Fribourg. Pahud, Corbaz et Monod ont tendance à monopoliser les débats… Pour mettre un peu d'ordre, l'assemblée décide d'obliger les orateurs à s'inscrire pour passer au micro et de limiter leur temps de parole. Peine perdue. " Des orateurs trouvent encore le moyen d'enfreindre les principes de la landsgemeinde " se plaint le chroniqueur du Cheminot.

1962 - Assemblée des délégués. La section des TL demande que les collègues de l'entreprise ne soient plus soumis au service militaire obligatoire.

1965 - Assemblée des délégués. La section du Jura propose que les landsgemeinde n'aient plus lieu le dimanche, mais le samedi.

1965 - Assemblée des sections romandes à Echallens. Emile Haudenschild, vice-président SEV, constate " que nous vivons depuis 20 ans en période de croissance économique constante ".

1969 - Assemblée des sections romandes à Neuchâtel. Pierre Monod déplore le désintéressement syndical du personnel des transports publics, désintéressement causé, selon Peppone, par la haute conjoncture.

1971 - Assemblée des sections romandes à Genève. Marcel Corbaz constate que tous les salariés ne bénéficient pas de la prospérité.

1972 - Assemblée des délégués. Un premier projet de convention collective de travail a été élaboré entre le SEV et l'Union suisse des transports. Mais des divergences subsistent entre syndicat et patronat. Trente ans plus tard, une CCT de référence pour tout le personnel des ETC se fait toujours attendre.

1973 - Assemblée des sections romandes à Fribourg. Dans une résolution, les participants condamnent les crimes commis par la junte militaire chilienne suite au putsch du 11 septembre 1973 qui a renversé le gouvernement de Salvador Allende.

1974 - Assemblée des sections romandes à Cernier/NE. Marcel Corbaz s'élève contre la psychose de la crise économique que l'on est en train de développer afin de freiner les revendications des travailleurs.

1975 - Assemblée des sections romandes à Sainte-Croix. Louis Joye, vice-président SEV, constate que les transports publics sont entrés dans une ère de graves déficits. Pierre Monod invite le SEV à secouer le cocotier de l'Union suisse des transports pour la mise sur pied de la Convention collective de travail.

1977 - Assemblée des sections romandes à La Chaux-de-Fonds. Dans sa résolution, l'assemblée réitère sa vive déception et son amertume à l'encontre des propositions faites à la fin de 1976 par l'Office fédéral des transports, concernant la suppression de l'AOMC, de l'ASD et du NStCM.

1981 - Assemblée des sections romandes à Martigny. Participation record de 430 délégués, la plus imposante assemblée romande que la VPT n'ait jamais connue. Le conseiller national Pascal Couchepin, membre de la commission des transports, s'est engagé à lutter contre l'opinion qui court chez certains que les déficits des transports publics seraient causés par des insuffisances du personnel. Pierre Monod est intervenu pour rappeler le ras-le-bol de ses collègues de l'ASD et de l'AOMC à propos du serpent de mer que constitue le débat autour du maintien du rail.

1982 - Assemblée des sections romandes à Lausanne. Dans sa résolution, l'assemblée invite tous les membres de la VPT à participer à la manifestation organisée le 27 novembre à Berne par l'Union fédérative pour revendiquer la compensation intégrale du renchérissement.

1983 - Assemblée des sections romandes à Aigle. L'assemblée est présidée par Pierre Monod devant 420 délégués. L'assemblée dénonce avec vigueur la hausse massive des cotisations de l'assurance maladie. Elle demande que le SEV intervienne au niveau politique afin d'aboutir finalement à la maîtrise des coûts de la santé.

1984 - Assemblée des sections romandes à Fribourg. Pierre Monod demande que la lumière soit faite sur les hauts salaires des cadres des compagnies de transport privées.

1985 - Assemblée des sections romandes à Bière. Pierre Monod souhaite que le SEV relance le dossier de la participation.

1986 - Assemblée des sections romandes à Genève. A la tribune, Peppone est déchaîné. Il dénonce le BLS qui joue le rôle de serre-freins en matière de réduction de la durée du travail. Il déplore l'attitude des parlementaires romands à Berne et demande à ses collègues de faire les bons choix lors des élections fédérales de l'automne 87.

1987 - Assemblée des sections romandes à Blonay. Pierre Monod évoque deux sujets qui lui tiennent à cœur: l'ASCOOP et la systématisation (système visant à établir une certaine corrélation entre les conditions de travail du personnel des ETC et des CFF). "La systématisation est une œuvre majeure du SEV en faveur des compagnies privées". Il se réjouit de la mise sur pied par l'ASCOOP de la retraite flexible à partir du 1er janvier 1989. Peppone revendique une formation poussée pour les représentants des salariés au sein des conseils des caisses de retraite.

1989 - Assemblée des sections romandes à Château-d'Œx. Pierre Monod demande un plus grand engagement du SEV dans la constitution de l'Europe sociale.

1991 - Assemblée des délégués. La section TL propose la création d'une nouvelle sous-fédération pour les membres des entreprises de transports publics urbains.

1992 - Assemblée des délégués. Le comité VPT s'oppose à la création d'une nouvelle sous-fédération des urbains.

1993 - Assemblée des délégués. La VPT a conclu un contrat collectif avec la caisse maladie CPT. Dès le 1er janvier 1994, tous les membres de la VPT pourront bénéficier de cette nouvelle prestation lancée pour enrayer les coûts des primes de l'assurance maladie.

1993 - Assemblée des sections romandes à Baulmes. Pierre Monod s'exprime à la tribune pour la dernière fois en tant que membre actif. Il remercie tous les collègues pour leur appui dans la lutte pour le maintien de l'ASD.

1997 - Assemblée des délégués. La section du Jura demande le lancement d'une initiative populaire pour que les transports publics soient exonérés de TVA.

1998 - Assemblée des sections romandes aux Ponts-de-Martel. Peppone rend hommage à Michel Béguelin, vice-président SEV et rédacteur de travail & transport, son complice de nombreuses luttes, qui est sur le point de prendre une retraite professionnelle mais non politique.

2002 - Assemblée des sections romandes à Genève. Pierre Monod est fêté pour sa cinquantième participation à une landsgemeinde VPT. En se référant à cet événement, Vincent Brodard, secrétaire syndical, a écrit en première page de travail & transport cet hommage à Peppone. "L'exemple que tu nous a donné, c'est celui de ne jamais oublier les luttes passées, les acquis à défendre et les combats contre les démanteleurs de tous poils."

 

Alberto Cherubini